Notes in English and picture of The Temptation of St Anthony
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L'ÉGLISE DE MARCEILLE

(PRÈS LIMOUX)

L'Eglise champêtre située aux environs de la ville de Limoix et qui est connue sous le nom de N.-D. de Marceille n'a été objet d'aucune étude approfondie de la part des archéologues et des historiographes; mais elle a servi de thème à plusieurs notices hagiographiques.

Le territoire sur lequel est edifiée cette chapelle formait au huitième siècle un simple Alleu uni au village de Pomas, situé à une petite distance. (Allodium de Marcilia et de Pomari.) Cet Alleu était considéré par les Religieux de l'Abbaye de Lagrasse comme faisant partie du domaine de cet établissement en vertu des concessions faites par Charlemagne et par Charles-le-Chauve et confirmées par Pippinus, roi des Aquitains.

L'Alleu de Marceille figure, en effet, dans le dénombrement des biens de cette abbaye dressé, en 1521, par le syndic du monastère et le chevalier de Durfort. Mais c'était seulement alors à titre honorifique, car depuis longtemps déjà cet Alleu était passé en d'autres mains. De son côté Oliban, comte de Carcassonne, pouvait se prévaloir des donations que lui avait faites Charles-le-Chauve et dans lesquelles figurait cet Alleu, (870-877). Enfin l'abbaye de Saint-Hilaire revendiquait en 980 l'Alleu de Marceille, en vertu des libéralitès qu'avaient consenties à ce monastère le comte Roger et la comtesse Adélais avec l'authorisation du Pape Benoît VII.

A partir de cette époque l'abbaye de Saint-Hilaire demeura en possession de ce territoire sur lequel fut fondée une simple station religieuse appelée Cellula. Marcilia devint dès lors une des quatre Celluloe qui marquaient, pour ainsi dire, les étapes religieuses, mettant le monastère en relation avec Carcassonne d'un côté et Limoux de l'autre.

Sur le chemin de Carcassonne on traversait la Cellula de Verzeille dont il reste encore les ruines, que l'on remarque à proximité de cette commune près de la voie du chemin de fer. Puis on voyait la Cellula de Corneille, voisine du hameau de ce nom sur la rive droite de l'Aude et qui est remarquable de nos jours par ses restes consistant en quatre piliers en bon état de conservation.

Sur le chemin de Limoux on trouvait Saint-Jaume, ou Saint-Geniès, près du village de Pieusse et la Cellula de Marceille, devenue plus tard l'eglise champêtre dont nous nous occupons dans cette étude.

Au onzième siècle l'Alleu de Marceille appartenait à un seigneur du nom de Arnaud Siguinus qui étant entré en religion fit donation de toute sa fortune à la maison du Saint-Sépulcre au lieu dit Aygues-Vives, dans le comté de Carcassonne. Dans cette donation figure une somme de six onces d'or due à Siguinus par le detenteur de l'Alleu de Marceille qui le possedait à titre d'arrière-fief.

Les documents authentiques font défaut quand il s'agit de déterminer l'époque de la construction de l'église actuelle de Marceille; mais la légende s'est emparée de ce sujet et la voici telle qu'elle s'est conservée dans la ville de Limoux et dans les contrées avoisinantes.

On raconte qu'un laboureur travaillait son champ et que ses boeufs s'arrêtant tout-à-coup refusèrent d'avancer bien que pressés par l'aiguillon. Le laboureur surpris creusa la terre sur le point où son attelage ne voulait plus avancer et mit à jour une statue de la Vierge au teint brun et dans un bon état de conservation. Le laboureur emporta dans sa maison cette pieuse relique; mais la nuit suivante la statue avait disparu et on la retrouva dans le champ où elle avait été découverte. Des personnes pieuses considérèrent ce fait comme un signe surnaturel donnant l'indication que ce lieu était destiné à la fondation d'une station religieuse, et l'église de N.-D. de Marceille fut créée sur ce terrain privilégié.

Dans tout ce récit légendaire transmis ainsi d'âge en âge il y a un côté historique. On doit donc admettre que la statuette exposée aujourd'hui dans la chapelle de Marceille a été découverte à une époque très reculée, sur l'emplacement qu'occupe cet édifice religieux. Nous savons, en effet, que lors de l'invasion des Sarrasins, au huitième siècle, les églises et les chapelles furent pillées et saccagées dans le pays de Gothie, et que les populations terrifiées s'empressaient d'enfouir dans les cavernes et dans les silos tout ce qu'on pouvait soustraire à la rapacité des hordes barbares. Il y a donc tout lieu de croire que la vierge de Marceille fut enfouie à cette époque sinistre, et que découverte plus tard, soit par hasard soit intentionnellement, grâce à quelques indications conservées avec soin, elle fut installée dans la Cellula que les Religieux de Saint-Hilaire fondèrent sur ce point. Puis, quand cet oratoire primitif devint l'église actuelle, on y installa cette relique, objet d'une vénération toute particulière.

En l'absence de tout acte, charte ou diplôme, nous faisant connaître la date de la fondation de l'église de Marceille il semble difficile d'éclairer ce point historique. Nous allons essayer de résoudre cette question importante.

A la suite de la crise violente que traversa le pays de Gothie pendant la croisade contre les Albigeois un grand mouvement religieux se produisit dans cette contrée, et se traduisit par des fondations pieuses sur divers points du territoire.

D'un autre côté, un travail de concentration et d'agglomération urbaine et aussi rurale s'opéra rapidement et amena la fondation et le peuplement de certaines villes, telle, par exemple, que Limoux et de quelques villages situés dans la même région. Désirant nous cantonner dans notre sujet nous ne citons pas d'autres exemples.

Cette transformation amena la création des églises champêtres en assez grand nombre. Nous n'hésitons pas à classer l'église de Marceille dans cette catégorie. Nous croyons même pouvoir, en procédant par assimilation, indiquer la date de cette formation.

Il existe sur le territoire de Caudiès dans l'ancien comté de Razès une église champêtre placée sous le vocable de Notre-Dame de Laval.

Quand on prend la route qui de Caudiès se dirige vers Prades à travers l'ancien pays de Fenouillet, on remarque sur le mamelon un édifice religieux émergeant d'un bosquet d'oliviers et dont le clocher, surmonté d'une élégante flèche, domine la campagne environnante. En quittant la route pour monter à la chapelle, on se trouve en présence d'un portique ouvert avec fronton triangulaire. Sur l'un des piliers de ce portique on lit l'inscription suivante en langue romane :

"L'an MCCCLXXXIII et lé XIII del més dé mars fuet commensat l'oratori."

Apres avoir dépassé ce portique, on s'engage dans une via sacra, ou chemin des pélerins, en pente assez rapide, pavé de cailloux et marqué transversalement, de distance en distance, par une assise de pierres blanches.

L'église se dresse à la suite de la via sacra au milieu d'un préau et est flanquée d'un porche garni sur ses deux côtés de solides bancs de pierres. Telle est la description sommaire de Notre-Dame de Laval, édifiée en 1433, et nous trouvons, à Notre-Dame de Marceille, les mêmes conditions architectoniques, mais dans de plus vastes proportions. La via sacra est établie dans les mêmes conditions. Nous pouvons donc constater qu'il exist entre ces deux édifices religieux une grande analogie, et nous en concluons que, suivant toute probabilité, leur fondation remonte à la même époque. Ce qui vient à l'appui de notre opinion, c'est que la porche de Marceille fut édifié en 1488, c'est-à-dire aussitôt après la construction de la chapelle ou plutôt simultanément. Ce porche est assez vaste, et couvert d'une voûte dont les arêtes reposent sur des faisceaux de colonnettes.

L'église est une construction d'un bon style. La nef est surmontée d'une voûte hardie et remarquable par sa légèreté. On y remarque une chaire ornée d'élégantes sculptures. En face de la porte d'entrée existe un puits sur lequel on lit l'inscription suivante :

Hic puteus fons signatus. Parit unda salutem, gerjunge fidem, sic bide, sanus éris.

La nef renferme des tableaux assex remarquables. L'un d'eux surtout, la tentation de saint Antoine est justement considéré comme une oeuvre de grand mérite.

Sur le côté gauche de la nef joignant le sanctuaire et formant corps avec cette partie de l'édifice on doit s'arrêter devant la chapelle spécialement consacrée à Notre-Dame de Marceille.

C'est dans cette chapelle que l'on voit la statuette de la Vierge qui a donné lieu à la légende que nous avons citée. Cette image de piété recouverte de riches étoffes et de bijoux de prix est remarquable par la couleur bistrée très foncée, presque noire, de la face. On lit au-dessus de la niche qui la renferme l'inscription suivante :

Nolite considerare quia fasca sum.

De nombreux ex-voto garissent cette chapelle. Le sanctuaire est d'un bon style architectural et décoratif. On y trouve des sculptures et des bas-reliefs qui attirent l'attention.

On remarque à côté de l'église et faisant corps avec elle un assez vaste Bâtiment dans lequel sont installés, depuis quelques années, le groupe de prêtres de la Mission qui ont le titre et l'emploi de Missionnaires diocésains.

Au milieu du vaste préau qui s'étend au sud devant cet édifice religieux on a crée depuis peu de temps un jardin qui entoure une statue colossale de la Vierge.

Une machine hydraulique élève les eaux de l'Aude jusque sur le plateau où elles sont reçues dans un vaste bassin.

Deux chemins en venant de Limoux donnent accès à la chapelle. L'un est la route carrossable de Limoux à Saint-Hilaire. L'autre est une courte section de l'ancien chemin suivant cette direction, et qui a été conservé avec son caractère religieux. C'est la voie sacrée que parcourent les pèlerins.

La fête patronale de l'église est le huit septembre, et pendant quinze jours de nombreux pèlerins viennent non seulement des villages voisins mais du Roussillon et de l'Ariège faire leurs dévotions à Notre-Dame de Marceille.

Depuis sa fondation l'église de Marceille est passés en diverses mains. Il y a tout lieu de croire, ainsi que nous l'avons déjà fait connaître, que crée par les moines de Saint-Hilaire qui possédaient une partie de la ville de Limoux et notamment deux moulins dans cette ville, ce lieu de pèlerinage passa au seizième siècle au pouvoir des archevêques de Narbonne.

Dans le courant du dix-huitième siècle, Notre-Dame de Marceille fut cédée par l'Archevêque de Narbonne aux Doctinaires qui avaient un collège à Limoux, et qui gardèrent cette chapelle jusqu'a la Révolution. A cette époque elle fut achetée par quatre habitants de Limoux, et depuis lors elle est demeurée propriété privée.

Si Notre-Dame de Marceille n'a pas eu son historien elle a eu du moins ses chroniqueurs et son poète, tous enfants de Limoux.

Le premier d'entr'eux M. H. Fonds-Lamothe a fait de remarquables travaux sur le passé historique de sa ville natale.

M. le docteur L. Buzairies dans son histoire des châteaux et dans ses diverses notices a traité aussi ce sujet.

L'un et l'autre ne pouvaient laisser dans l'oubli Notre-Dame de Marceille et ont écrit des pages très intéressantes sur cet édifice religieux, mais ils ne nous ont presque rien appris de son histoire.

A côté ces écrivains je suis heureux de citer le nom de M. Firmin Jaffus qui à laissé parmi nous un souvenir précieux sous bien des rapports. Parmi les nombreuses poésies de ce fervent ami des Lettres, on remarque une oeuvre de premier ordre, sous forme d'épitre adressée à Mgr de La Bouillerie et qui est intitulée : Notre-Dame de Marceille.

Je suis heureux de citer les noms de ces trois écrivains que notre Société s'honorait de compter parmi ses membres.

Novembre 1890

Louis FÉDIÉ
Membre résidant


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